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Prix de transfert : un prix ne peut être apprécié sans son contexte économique

Articles 19 juin 2026

Un prix apparemment anormal peut être économiquement rationnel

Les prix de transfert sont aujourd’hui au cœur de nombreux contrôles fiscaux. Selon les chiffres communiqués par la Direction générale des finances publiques (DGFiP), ils ont représenté les deux tiers des redressements fiscaux en montant en 2025. Cette réalité alimente parfois l’idée qu’il existerait, pour chaque transaction intragroupe, un prix de pleine concurrence unique, objectivement déterminable, dont tout écart serait considéré comme suspect, alors même qu’un écart de prix n’est pas, en lui-même, la preuve d’une absence de pleine concurrence.

Cette vision repose pourtant sur une idée largement contestable : celle de l’existence d’un prix de pleine concurrence unique et objectivement déterminable.

Dans l’économie de marché, il est parfaitement normal qu’un même bien ou service soit vendu à des prix différents. Chaque consommateur en fait quotidiennement l’expérience lorsqu’il compare les offres de plusieurs assureurs, banques, opérateurs de télécommunication ou distributeurs de produits électroniques par exemple. L’existence même des comparateurs de prix démontre qu’un marché concurrentiel ne conduit pas à un prix unique, mais à une pluralité de prix reflétant des situations économiques différentes.

Ces écarts résultent de nombreux facteurs : l’intensité concurrentielle, les stratégies commerciales des fournisseurs, les volumes commandés, les engagements contractuels, les délais de livraison, le niveau de risque assumé par les parties ou encore les garanties associées à la transaction. Un fournisseur peut accepter une marge plus faible afin de sécuriser un contrat stratégique, mais également décider d’accepter un prix plus bas dès lors que celui-ci permet de couvrir ses coûts directs et de contribuer à l’absorption de ses frais fixes. À l’inverse, un client peut accepter un prix plus élevé pour bénéficier d’une sécurité d’approvisionnement ou de conditions spécifiques. Le prix ne peut donc jamais être analysé isolément ; il doit être apprécié au regard de l’ensemble des circonstances économiques entourant la transaction.

Cette réalité, pourtant évidente dans les relations entre entreprises indépendantes, est parfois insuffisamment prise en compte lorsqu’il s’agit de transactions intragroupe. L’analyse se focalise souvent sur l’écart apparent avec un prix de référence, sans toujours s’interroger suffisamment sur les circonstances particulières qui ont conduit les parties à convenir de ce prix.

La première méthode d’analyse consiste précisément à rechercher des transactions comparables réalisées entre entreprises indépendantes. En théorie, cette approche est particulièrement pertinente : elle permet de comprendre comment des acteurs de marché se comportent dans des circonstances similaires. En pratique, les comparables réellement parfaits sont rares et les différences de contexte rendent les rapprochements délicats.

Cette difficulté ne signifie pas que l’exercice est inutile. Au contraire, une analyse fine des comparables peut permettre d’identifier les facteurs économiques qui expliquent les écarts de prix.

Les exemples sont nombreux. Au sein d’un grand groupe international du secteur de l’énergie, une filiale avait conclu un achat de gaz à un prix qui pouvait apparaître supérieur aux conditions de marché observables. Une analyse purement quantitative aurait pu conduire à considérer ce prix comme anormal. Pourtant, la réalité économique était différente : l’opération répondait à une situation d’urgence afin d’éviter une rupture d’approvisionnement auprès d’un client final. Le fournisseur devait mobiliser des moyens spécifiques dans des délais très contraints, tandis que la filiale s’exposait, en cas de défaillance, à des pénalités contractuelles potentiellement très importantes. Dans ce contexte, accepter ponctuellement un prix plus élevé constituait une décision économiquement rationnelle qu’aurait également pu prendre une entreprise indépendante placée dans une situation comparable.

La seconde grande approche consiste à analyser les marges réalisées par des entreprises considérées comme comparables. Cette méthode permet de dépasser les difficultés liées à l’identification de transactions identiques, mais elle repose elle-même sur des études de comparabilité dont les limites intrinsèques de ces analyses sont parfois insuffisamment prises en considération et toujours éclipsées par l’apparente précision des résultats obtenus. Les critères de sélection des entreprises comparables, la qualité des données disponibles ou encore les ajustements nécessaires impliquent nécessairement une part de jugement.

Ces analyses constituent des outils indispensables à l’appréciation du caractère de pleine concurrence d’une transaction. Elles permettent d’éclairer une situation économique, mais elles ne dispensent jamais d’une analyse approfondie du contexte dans lequel la transaction a été réalisée et ne peuvent conduire à l’identification d’un prix unique et incontestable.

C’est précisément cette part d’incertitude qui explique souvent les divergences entre les entreprises et l’administration fiscale. Dans de nombreux dossiers, le désaccord ne résulte pas d’une volonté de contourner les règles, mais des limites inhérentes aux outils utilisés et de la difficulté à appréhender pleinement la complexité des situations économiques.

En définitive, il faut rappeler que le principe de pleine concurrence ne consiste pas à rechercher un prix théorique idéal, mais à apprécier si une entreprise indépendante, placée dans des conditions comparables, aurait pu prendre la même décision économique.

Cette approche n’affaiblit donc pas l’application du principe de pleine concurrence. Au contraire, elle permet de l’appliquer avec davantage de rigueur et d’humilité, en privilégiant une analyse fondée sur les faits et sur une compréhension approfondie des réalités économiques. C’est également la condition d’un dialogue plus constructif entre les entreprises et l’administration fiscale.

Retrouvez l’intervention de Thierry Louzier dans l’Agefi :

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Auteur

Thierry
Louzier
Juriste - Senior Counsel
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